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23 mai 2026 9 min Lecture

Mon cerveau a encore besoin de lunettes : Annick Vincent, ce que j'en retiens

Quand j'ai commencé à chercher des livres sérieux sur le TDAH en français, le nom d'Annick Vincent est revenu très vite. Des forums québécois, des soignants français, des associations de patients, tout le monde la cite. J'ai fini par acheter Mon cerveau a encore besoin de lunettes, son livre pour adolescents et adultes. Je l'ai lu en deux semaines, par morceaux, comme on lit un guide qu'on garde à côté de soi.

Lunettes de lecture posées sur les pages ouvertes d'un livre, métaphore filée par Annick Vincent dans son livre sur le TDAH

Voilà ce que j'en retiens, pour quelqu'un qui se demande s'il vaut la peine d'être lu. Spoiler : oui. Mais pas pour les mêmes raisons que Scattered Minds ou ADHD 2.0. C'est un autre livre, qui fait un autre boulot.

D'abord, qui écrit ce livre

Annick Vincent est psychiatre au Québec, spécialisée dans le TDAH depuis longtemps, membre du groupe d'experts canadiens CADDRA qui rédige les lignes directrices nationales. Elle a d'abord écrit un livre pour enfants, Mon cerveau a besoin de lunettes, à travers le journal de Tom, 8 ans. Puis cette suite, pour les ados et adultes, sortie en 2010, révisée en 2014 et rééditée plusieurs fois jusqu'en 2022.

Le ton est celui d'une médecin qui parle à ses patients, pas à ses pairs. Vulgarisation poussée, illustrations, encadrés, aide-mémoires à la fin de chaque section. Cinq étapes : comprendre, escale scientifique, démarche diagnostique, lunettes psychologiques, lunettes biologiques. C'est pensé comme un parcours.

La métaphore des lunettes

Tout le livre tourne autour de cette image. Vincent distingue deux types de lunettes. Les lunettes psychologiques regroupent les stratégies adaptatives, l'hygiène de vie, l'organisation, la psychothérapie. Les lunettes biologiques désignent la médication TDAH. L'idée centrale, c'est qu'on ne reproche pas à quelqu'un d'avoir besoin de lunettes pour lire. On lui en met.

Cette image est pédagogique sans être réductrice. Elle déculpabilise sans nier le réel. Vincent l'a tellement bien tenue qu'elle est passée dans le langage des patients québécois et de pas mal de soignants francophones. Quand on me demande de résumer le TDAH à quelqu'un qui n'y connaît rien, j'utilise cette image, parfois sans plus savoir d'où elle vient.

Une formule m'a particulièrement marqué, à l'étape 5 sur la médication.

De même qu'une paire de lunettes permet de mieux voir les lettres mais n'apprend pas à lire, la médication ne règle pas tout ! Elle n'est pas un moteur qui aide la personne TDAH à démarrer sa journée, elle ne rend pas les tâches plus intéressantes.

Étape 5 du livre, sur les lunettes biologiques. Quand j'ai pris la Ritaline pendant quatre mois, j'attendais qu'elle me transforme. Elle m'a aidé à mieux focaliser. Elle n'a pas réorganisé ma vie. Cette phrase aurait calmé mes attentes plus tôt.

Ce que j'ai appris sur le diagnostic

L'étape 3 est précieuse. Vincent y détaille la démarche diagnostique avec une clarté que je n'ai pas trouvée ailleurs en français. Les questionnaires (ASRS, DIVA, SNAP-IV, Conners, Brown, Barkley, WSR, WFIRS), elle les présente comme des thermomètres. Ils mesurent une intensité, ils ne posent pas un diagnostic. C'est le rôle du clinicien.

Un score élevé à un questionnaire TDAH suggère tout au plus une bonne probabilité que la personne puisse en souffrir, mais ne garantit pas du tout un diagnostic.

Étape 3 du livre. Cette phrase, je voudrais l'envoyer à toutes les personnes qui m'écrivent en me disant "j'ai eu 22 à l'ASRS donc je suis TDAH". Non, tu as un score élevé. C'est différent. Vincent dit ça mieux que je ne saurais.

Elle rappelle aussi les critères du DSM-5 sans les enterrer dans une annexe. Cinq symptômes sur neuf à partir de 17 ans. Présents avant 12 ans. Dans au moins deux environnements. Avec retentissement fonctionnel significatif. Pas mieux expliqués par autre chose. Ces seuils-là, je ne les ai vus formulés aussi simplement nulle part ailleurs en français. C'est aussi pour ça que je parle de ce livre dans ma page sur le diagnostic.

Médecin examinant un dossier avec une patiente lors d'une consultation, situation type de la démarche diagnostique décrite par Annick Vincent

L'hyperréactivité émotionnelle, enfin nommée

Une chose que Vincent fait très bien, c'est intégrer l'hyperréactivité émotionnelle au TDAH dès l'étape 1. Pas comme une comorbidité distincte. Comme une partie intrinsèque du trouble pour beaucoup de personnes atteintes.

Les réactions émotionnelles, quoique appropriées au contexte, sont ressenties et exprimées de façon plus intense et avec moins de filtres. Ces gens se disent à fleur de peau, hypersensibles, irritables.

Étape 1 du livre. Cette section m'aurait évité des années à me demander si j'étais TDAH, hypersensible, "trop intense", ou bipolaire. Vincent dit clairement comment distinguer cette hyperréactivité d'un trouble de l'humeur. Pour ça, il y a aussi ma page sur les émotions et le TDAH.

Apprendre à mieux procrastiner

L'étape 4, sur les stratégies adaptatives, contient une expression que j'ai gardée. "Apprendre à mieux procrastiner". L'idée n'est pas de supprimer le mode sprint de dernière minute, qui est efficace pour beaucoup de cerveaux TDAH, mais de le multiplier en raccourcissant les étapes.

Pour celui qui fonctionne mieux en mode sprint de dernière minute, l'important sera d'apprendre à mieux procrastiner, c'est-à-dire à procrastiner plus souvent, mais moins longtemps, en découpant les tâches en petites étapes.

Étape 4 du livre. Vincent n'essaie pas de faire de moi quelqu'un que je ne suis pas. Elle prend mon fonctionnement et propose de le rendre moins coûteux. C'est une posture qui change tout. Beaucoup de méthodes de productivité demandent aux cerveaux TDAH de fonctionner comme des cerveaux non TDAH. Vincent dit l'inverse.

Sur la médication, sans pousser ni freiner

L'étape 5 est la plus dense. Vincent décrit les psychostimulants, le méthylphénidate, les amphétamines, la lisdexamfétamine, les sels mixtes, puis les non-stimulants, atomoxétine, viloxazine, guanfacine, clonidine. Mécanismes, modes de libération, effets primaires, effets secondaires, suivi. C'est complet sans devenir un manuel pour spécialistes.

Ce que j'ai particulièrement apprécié, c'est ce qu'elle dit de l'arrêt.

La décision de prendre une médication n'est pas un contrat à vie. Lorsqu'une diminution ou une interruption du traitement est envisagée, il importe d'en planifier le moment, de continuer le suivi avec son médecin.

Étape 5. J'ai arrêté la Ritaline après quatre mois. J'aurais aimé lire cette phrase à l'époque. J'avais l'impression de trahir mon médecin en arrêtant. Vincent dit que l'arrêt planifié fait partie du parcours, pas en sortie. Ce que j'en dis aussi dans ma page sur les médicaments TDAH et dans mon retour sur la Ritaline.

Personne en train de lire un livre à la lumière chaude d'une lampe, dans une ambiance calme de soirée

Ce qui m'a manqué

Le livre est écrit depuis le Québec, pour un public canadien. Le parcours diagnostique décrit, l'organisation des soins, les noms de médicaments, les ressources, tout vient de là. Pour un lecteur français, c'est utile à 80%, mais certaines pages sont informatives sans être directement applicables. Notamment sur les molécules : Vyvanse, Adderall XR, Concerta sont décrits, alors qu'en France on est surtout sur le méthylphénidate (Ritaline, Concerta, Quasym, Medikinet) et l'atomoxétine (Strattera). La lisdexamfétamine, par exemple, n'a été remboursée en France qu'à partir de 2024 dans certains cas.

Il y a aussi moins de neuro avancée que chez Russell Barkley ou Thomas Brown. C'est un choix. Vincent vise l'accessibilité patient, pas la profondeur théorique. Si tu cherches à creuser les fonctions exécutives ou la neurobiologie du TDAH, il faut compléter ailleurs.

Le récit intérieur du TDAH manque aussi. Vincent inclut des témoignages de patients (Anne 45 ans, Benoit 32 ans, etc.), bien choisis, mais ce n'est pas un livre qui te fait ressentir le TDAH de l'intérieur. Pour ça, il vaut mieux Gabor Maté dans Scattered Minds. Vincent fait autre chose : elle outille.

Enfin, le profil du TDAH féminin adulte est sous-représenté. Vincent mentionne que le ratio garçons/filles se rapproche de 1 pour 1 à l'âge adulte, mais ne dédie pas de section au profil de la femme diagnostiquée tardivement, qui a souvent compensé pendant trente ans avant de craquer. Ça reste une lacune des éditions actuelles.

Pour qui c'est

Si tu viens d'être diagnostiqué TDAH adulte et que tu lis en français, c'est le livre que je conseille en premier. Pas parce que c'est le plus profond. Parce que c'est le plus accessible, le plus complet sur le parcours patient, et le moins jargonneux. Tu y trouves une carte claire : ce qu'est le TDAH, comment on le diagnostique, ce qu'on peut faire sans médication, ce que la médication apporte et ce qu'elle n'apporte pas.

Si tu es proche d'une personne TDAH et que tu veux comprendre sans devoir lire de l'anglais médical, c'est aussi pour toi. Les sections sur l'hyperréactivité émotionnelle, les difficultés interpersonnelles et le partage des tâches à la maison sont particulièrement utiles à un conjoint ou à un parent.

Si tu cherches un récit intime ou une lecture qui fait résonance avec ce que tu ressens, regarde plutôt du côté de Gabor Maté. Et si tu cherches les outils pratiques les plus développés, complète avec Hallowell et Ratey en anglais, ou avec d'autres livres listés dans ma sélection de livres TDAH en français.


Questions fréquentes

Qui est Annick Vincent ?

Annick Vincent est psychiatre clinicienne au Québec, spécialisée dans le TDAH chez l'enfant, l'adolescent et l'adulte. Elle est membre du groupe d'experts canadiens CADDRA qui rédige les lignes directrices nationales sur le TDAH. Elle est aussi l'autrice du livre pour enfants Mon cerveau a besoin de lunettes.

Le livre est-il à jour ?

L'édition originale date de 2010, avec une révision majeure en 2014, puis des rééditions en 2016, 2017, 2020 et 2022. Les grands repères restent valides. Certains noms commerciaux de médicaments correspondent au marché canadien et ne sont pas tous disponibles en France à l'identique.

Pour qui ce livre est-il fait ?

Pour une personne adolescente ou adulte récemment diagnostiquée TDAH, ou en cours d'évaluation. Pour les proches qui veulent comprendre. Pour les soignants non spécialistes qui veulent une porte d'entrée francophone. Moins pertinent pour qui cherche un récit intime ou une revue scientifique approfondie.

Quelle est la différence entre le livre pour enfants et celui-ci ?

Mon cerveau a besoin de lunettes (2017, illustré) est écrit pour les enfants à partir de 8 ans environ, à travers le journal de Tom. Mon cerveau a encore besoin de lunettes, sorti pour la première fois en 2010, s'adresse aux adolescents, aux adultes et à leurs proches, avec une structure plus dense en 5 étapes.

Quelle est la métaphore des lunettes ?

Annick Vincent parle de lunettes psychologiques (stratégies adaptatives, hygiène de vie, organisation, psychothérapie) et de lunettes biologiques (médication TDAH). L'idée est qu'on ne reproche pas à quelqu'un d'avoir besoin de lunettes pour lire, on lui en met. Le TDAH appelle la même approche pragmatique.

Le livre conseille-t-il de prendre des médicaments ?

Annick Vincent présente la médication comme un outil parmi d'autres, jamais comme un point de départ. Elle insiste sur l'idée que la pilule aide à mieux focaliser mais ne réorganise pas la vie. La décision se prend au cas par cas avec un médecin, et n'est pas un contrat à vie.

Est-ce que ce livre remplace les ressources françaises ?

Non. Le livre est québécois, donc le parcours diagnostique et l'arsenal médicamenteux décrits correspondent au Canada. Pour la France, il faut compléter avec les recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS) et le dossier TDAH de l'INSERM. Mais comme guide patient en français, il reste la référence la plus accessible.


Références

  1. Vincent, A. (2022). Mon cerveau a ENCORE besoin de lunettes : le TDAH chez les adolescents et les adultes. Montréal : Les Éditions de l'Homme. Édition révisée et augmentée.
  2. Haute Autorité de santé (HAS). Trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) : recommandations de bonne pratique. has-sante.fr
  3. INSERM. Dossier d'information : trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). inserm.fr
A
Alex
Cerveau TDAH · Chercheur obsessionnel · Pas médecin

"J'ai reçu mon diagnostic à l'âge adulte. Depuis, je lis, je teste, je documente. Ce site c'est tout ce que j'aurais voulu trouver à l'époque."

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