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23 mai 2026 10 min Lecture

Trop intelligent pour être heureux, Siaud-Facchin : ma revue

J'ai acheté Trop intelligent pour être heureux deux semaines après mon diagnostic HPI. J'avais 26 ans. Le neuropsy m'avait laissé partir avec un score WAIS et trois pistes de lecture. Celui-là revenait dans tout ce que je trouvais en français. J'ai fini le livre en quatre soirs.

Personne lisant un livre près d'une fenêtre dans une lumière chaude et tamisée

Ce que je vais en dire ici, c'est ce qu'il m'a fait à 26 ans, et ce que j'en pense aujourd'hui à 33 ans, après avoir reçu mon deuxième diagnostic, le TDAH, qui a recoloré la moitié de ce que je croyais comprendre. Le livre est resté pour moi un point de bascule. Et un livre incomplet.

Pourquoi ce livre compte en France

Jeanne Siaud-Facchin est psychologue clinicienne, fondatrice du centre Cogito'Z. Elle avait publié en 2002 L'Enfant surdoué, qui était devenu un repère pour les parents d'enfants HPI. Le second livre, sorti en 2008 chez Odile Jacob, prolonge la même réflexion à l'âge adulte. Elle l'a écrit, dit-elle dans la lettre d'introduction, parce que des adultes lui écrivaient en se reconnaissant dans son livre destiné aux enfants. Elle ne s'y attendait pas. Elle l'a fait pour eux.

Du côté francophone, il n'y a pas vraiment d'équivalent. On peut citer Monique de Kermadec, Arielle Adda, Gilles-Marie Valet. Mais le livre de Siaud-Facchin est celui qui circule le plus, qui est le plus prescrit par les psys, qui revient le plus souvent sur les forums HPI francophones. C'est de fait la référence FR sur l'adulte HPI. Si tu cherches un livre en français sur le sujet, tu finis par tomber dessus.

La phrase qui m'a fait poser le livre

Page 18, à la fin du premier chapitre, Siaud-Facchin écrit cette phrase que j'ai relue trois fois ce soir-là :

« Être surdoué, c'est une façon d'être au monde qui colore l'ensemble de la personnalité. Être surdoué, c'est l'émotion au bord des lèvres, toujours, et la pensée aux frontières de l'infini, tout le temps. »

Ce n'est pas une définition clinique. C'est une description sensible. Et je m'y suis reconnu d'une manière qui m'a presque fait peur. Avant ce livre, le HPI était pour moi un score WAIS. Un nombre. Un truc abstrait que le neuropsy m'avait donné comme on donne un résultat de prise de sang. Là, je tombais sur quelqu'un qui décrivait ce que je vivais à l'intérieur depuis l'école sans avoir eu les mots pour le dire.

C'est précisément ce que ce livre fait de mieux. Il donne des mots. Pas des outils, pas des recettes. Des mots.

La pensée en arborescence

C'est le concept central du livre. Siaud-Facchin oppose deux modes de traitement : la pensée linéaire, séquentielle, étape par étape, et la pensée simultanée, qui ouvre plusieurs branches en parallèle dès qu'une idée est posée. La seconde, dit-elle, est typique du fonctionnement surdoué. Elle est riche en créativité, intuitive, rapide. Et inutilisable pour rédiger une dissertation de français.

Branches d'arbre sombres se déployant en silhouette contre un ciel pâle

Une enfant de 14 ans, Julie, citée page 38, dit cette phrase qui résume tout : « Les enfants normaux, quand on pose une question, il y a une antenne qui se lève et ils réfléchissent autour, alors que nous, il y a vingt-cinq antennes qui se lèvent et du coup on s'embrouille et on n'arrive plus à canaliser. » Je ne sais pas exactement où sont mes vingt-cinq antennes, mais je sais ce qu'elle veut dire. C'est ce qui se passait quand un prof me demandait de "structurer une réponse" et que je voyais en parallèle six manières d'aborder la question, dont aucune ne me semblait suffisante à elle seule.

Là où je suis moins convaincu aujourd'hui qu'à 26 ans, c'est sur le degré de spécificité du concept au HPI. Beaucoup d'adultes TDAH décrivent un fonctionnement identique : associations rapides, saturation, blocage à l'écrit. La frontière entre pensée en arborescence "HPI" et hyperconnectivité cognitive "TDAH" est plus floue que ce que le livre laisse entendre. Mais Siaud-Facchin écrivait en 2008, on en reparle plus loin.

L'hyperesthésie : tout entre, tout frappe

Page 47, Siaud-Facchin décrit l'hyperesthésie : les cinq sens en alerte permanente. La vue qui repère les détails que personne ne voit. L'ouïe qui traite plusieurs sources sonores en même temps. L'odorat actif. Le toucher hypersensible. Et page 49, elle ajoute une explication neurologique : l'amygdale, plus réactive chez le surdoué, sature et désactive le cortex préfrontal. Quand l'amygdale s'emballe, le contrôle exécutif s'éteint.

J'ai relu ce passage en pensant aux néons des bureaux, aux étiquettes qui grattent dans le dos, au bruit des restaurants où je n'arrive jamais à suivre une conversation. Pendant des années j'avais cru que j'étais juste désagréable d'humeur en environnement bruyant. Le livre m'a dit que non, c'était un câblage. Pas une excuse. Une explication.

Le décalage et la lucidité douloureuse

Le chapitre 6 ("De la difficulté d'être un adulte surdoué") est le plus dur du livre, et le plus juste. Siaud-Facchin y décrit la lucidité étourdissante, la peur, le sentiment d'incomplétude, l'ennui, l'hypersensibilité envahissante, l'immense solitude. Tout y passe. Et il y a une phrase page 171 que j'ai notée à l'époque :

« Quand on est surdoué, on ne se sent jamais, mais alors jamais, supérieur aux autres. Bien au contraire. »

C'est cette lucidité retournée contre soi. Voir les failles des autres et donc, en miroir et tout de suite, les siennes. La peur principale du surdoué, dit-elle, n'est pas extérieure : c'est la peur de soi-même, de sa pensée qui peut entraîner dans des profondeurs effrayantes, de ses émotions ingérables. Ça aussi je me suis reconnu. Les nuits à 3h du matin où je suis tombé dans des spirales d'analyse de mes propres pensées d'analyse, j'en ai eu plus d'une depuis que j'ai 18 ans.

Femme rousse pensive accoudée à une fenêtre, regard tourné vers l'extérieur dans une lumière froide

Le diagnostic adulte : libération puis amertume

Le chapitre 4 est celui qui m'avait le plus parlé en 2018, juste après mon bilan. Siaud-Facchin y décrit la démarche du bilan à l'âge adulte comme courageuse et difficile. Il faut accepter de se livrer, d'exposer ses failles à un psy, de prendre le risque d'avoir des réponses. Page 128, elle cite une patiente :

« Il est vrai que cela donne du sens à des comportements, des événements de ma vie inexpliqués et incompréhensibles. Après l'euphorie de l'analyse, cela laisse place à une certaine amertume. »

Voilà. C'est exactement ce qui s'est passé pour moi. Trois semaines d'euphorie après le HPI à 26 ans. Puis une colère lente contre tous les profs qui n'avaient rien vu. Puis ça s'est tassé en mélancolie, le deuil des années où j'aurais pu fonctionner autrement si quelqu'un avait su me le dire. Le même mécanisme s'est rejoué à 33 ans, en plus violent, quand le TDAH est tombé en plus.

Le grand angle mort : le TDAH

C'est ma critique principale, et elle ne m'est apparue qu'après mon deuxième diagnostic. Siaud-Facchin décrit dans son livre des dizaines de traits qui sont, en fait, des traits TDAH ou des traits de double exceptionnalité (HPI + TDAH). Les coupures de pensée, les changements brutaux d'humeur, l'ennui chronique, l'impulsivité, l'instabilité amoureuse, l'incapacité à finir ce qu'on commence. Elle en parle longuement, comme de traits surdoués.

Or beaucoup de ces traits ne sont pas spécifiques au HPI. Ils sont spécifiques au TDAH, qui peut être présent en plus du HPI. La double exceptionnalité HPI + TDAH est aujourd'hui un sujet de recherche structuré. Antshel et ses collègues ont publié exactement la même année que Siaud-Facchin, en 2008, une étude qui posait la question "le diagnostic de TDAH reste-t-il valide en présence d'un haut QI ?" Leur réponse était oui, et leurs résultats montraient que le TDAH à haut QI existe et entraîne les mêmes difficultés fonctionnelles que le TDAH à QI moyen. Cette étude n'apparaît pas dans le livre.

Conséquence pratique : un lecteur qui est en réalité 2e peut lire Siaud-Facchin de bout en bout et continuer à tout attribuer au HPI. C'est ce que j'ai fait pendant sept ans. Mes coupures de pensée, ma procrastination, mon incapacité à finir des tâches administratives, mes oublis, mes hyperfocus, je mettais tout sur le compte du HPI. Le TDAH est arrivé bien plus tard, et j'ai dû rééquilibrer toute ma grille de lecture.

Ce qui m'a manqué d'autre

Le ton. Huit chapitres sur les difficultés, un chapitre tardif sur "ceux qui vont bien", et le titre lui-même qui cadre la lecture sur la souffrance. Ça peut renforcer un biais de victimisation chez un lecteur déjà fragile. Je n'ai pas trouvé d'image de moi heureux dans ce livre. Je m'y suis vu en difficulté, ce qui était utile au moment où je l'ai lu, et ce qui aurait pu être lourd à un autre moment.

Les outils concrets. Le chapitre 10 propose des "idées forces" générales : réapprivoiser l'intelligence, utiliser l'hypersensibilité comme un talent, accepter le décalage comme une distance utile. Tout est vrai. Rien n'est actionnable à 18h un mardi soir quand on est seul chez soi et qu'on ne sait pas par où commencer. Si tu cherches un livre qui te dit quoi faire demain matin, ce n'est pas celui-là.

Le sourcing. Siaud-Facchin parle de l'amygdale, du cortex préfrontal, de la latéralisation hémisphérique droite, sans renvoi précis aux études. Pour un livre destiné à un public motivé qui voudra creuser, c'est dommage. La recherche existait en 2008, elle aurait pu être citée.

Pour qui c'est utile

Si tu viens de recevoir un diagnostic HPI ou si tu te reconnais dans la description que les autres font des adultes HPI, ce livre te donnera des mots. C'est ce qu'il fait de mieux. Pas des conseils, pas un programme. Des mots pour des choses que tu vivais sans savoir comment les nommer.

Si tu es un proche d'un adulte HPI et que tu veux comprendre de l'intérieur ce qu'il vit, c'est aussi pour toi. La description sensible de Siaud-Facchin parle aussi aux non-HPI qui veulent comprendre.

Si tu es uniquement TDAH, ce livre ne te parlera que partiellement. Il décrit des traits qui chevauchent les tiens, mais le cadre HPI risque de te désorienter plus qu'il ne va t'aider. Va lire Annick Vincent ou les ressources francophones spécifiques TDAH d'abord.

Si tu suspectes une double exceptionnalité, lis ce livre et un livre TDAH adulte en parallèle. C'est la seule façon de ne pas tomber dans le piège où je suis tombé sept ans.

Références

  1. Siaud-Facchin, J. (2008). Trop intelligent pour être heureux ? L'adulte surdoué. Paris : Odile Jacob. ISBN 978-2-7381-2087-8.
  2. Antshel, K. M., Faraone, S. V., Stallone, K., Nave, A., Kaufmann, F. A., Doyle, A., et al. (2008). Is attention deficit hyperactivity disorder a valid diagnosis in the presence of high IQ? Journal of Child Psychology and Psychiatry, 49(7), 687-694. PubMed
  3. de Kermadec, M. (2011). L'adulte surdoué : apprendre à faire simple quand on est compliqué. Paris : Albin Michel. Complément utile à Siaud-Facchin pour qui veut lire deux psychologues FR sur le sujet adulte.
A
Alex
Cerveau TDAH · Chercheur obsessionnel · Pas médecin

"J'ai reçu mon diagnostic à l'âge adulte. Depuis, je lis, je teste, je documente. Ce site c'est tout ce que j'aurais voulu trouver à l'époque."

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