Les choses que je dis sur mon cerveau en riant, et ce qu'elles cachent vraiment
"Désolé, j'étais ailleurs."
Je dis ça au moins trois fois par semaine. Avec un sourire. Un petit rire. Comme si c'était une blague, une excentricité charmante. Les gens rient aussi, la plupart du temps. "T'es toujours dans la lune, toi." Et on passe à autre chose.
Ce que personne ne voit, c'est que derrière le sourire, il y a un calcul rapide : qu'est-ce que j'ai raté pendant que j'étais parti ? Est-ce que c'était important ? Est-ce que la personne en face l'a remarqué ? Est-ce qu'elle est blessée ? Et comment je rattrape sans que ça se voie ?
L'humour comme armure
J'ai développé très tôt un réflexe : rire de mon cerveau avant que les autres ne s'en agacent. C'est une stratégie sociale, même si je ne l'ai pas pensée comme ça à l'époque. Si tu ris de toi-même d'abord, l'autre ne peut pas être fâché. Tu as déjà pris le coup à ta place.
"Mon cerveau fait n'importe quoi aujourd'hui." Ça veut dire : je n'arrive à rien depuis 3 heures et je ne sais pas pourquoi. "Je suis un peu dispersé." Ça veut dire : j'ai ouvert 14 onglets, commencé 4 tâches, fini zéro, et je me sens nul. "Attends, j'ai perdu le fil." Ça veut dire : tu parles depuis 2 minutes et je n'ai aucune idée de ce que tu as dit, et j'ai honte.
L'humour adoucit tout ça. Il rend les choses vivables. Il crée de la connexion au lieu de la gêne. Mais il masque aussi le poids réel de ce qui se passe.
Les phrases et ce qu'elles cachent
"J'ai encore oublié, c'est pas possible !"
Ça cache : la frustration d'un cerveau qui ne retient pas les choses qu'il devrait retenir. Pas les choses compliquées. Les rendez-vous, les courses, l'anniversaire de quelqu'un qu'on aime. Des choses simples que tout le monde gère, sauf moi. Et la culpabilité qui vient avec, à chaque fois.
"Je suis pas fait pour les trucs administratifs."
Ça cache : une pile de courriers non ouverts, de formulaires jamais remplis, de démarches repoussées depuis des mois. La procrastination TDAH n'est pas de la paresse. C'est un cerveau qui se heurte à un mur invisible devant les tâches qui ne génèrent aucune activation. Et la honte de ne pas arriver à faire ce que n'importe qui semble pouvoir faire.
"T'inquiète, c'est mon côté artiste."
Ça cache : le besoin de donner un nom acceptable à un fonctionnement qui ne l'est pas toujours. "Artiste" sonne mieux que "incapable de se structurer". C'est plus doux. Plus charmant. Mais ça reste une façon de déguiser une difficulté réelle en trait de caractère.
"Je suis à fond sur un truc, là."
Ça cache : un hyperfocus qui a pris le contrôle. Pas un choix de se concentrer sur quelque chose. Une absorption involontaire qui fait que le monde extérieur cesse d'exister. Les repas sautés, les messages non lus, les gens ignorés. Pas par égoïsme. Parce que le cerveau est verrouillé.
Pourquoi on rit
Je ne pense pas que l'humour soit un problème. C'est un outil. Et il marche. Il rend les interactions plus légères, il crée de la proximité, il désamorce les situations gênantes avant qu'elles ne deviennent blessantes.
Le problème, c'est quand l'humour remplace la conversation honnête. Quand tu ris tellement de ton cerveau que personne autour de toi ne réalise que parfois, ça ne va pas. Que derrière le "désolé, j'étais ailleurs" avec un sourire, il y a de vrais moments de détresse. D'isolement. De fatigue.
J'ai eu des périodes où je riais de tout. De mes oublis, de mon chaos, de mon incapacité à faire des trucs simples. Et personne ne m'a demandé si j'allais bien. Pas parce qu'ils s'en fichaient. Parce que mon humour leur disait que tout allait bien. Je leur avais enlevé la raison de s'inquiéter.
Apprendre à dire les choses autrement
Je n'ai pas arrêté de rire de mon cerveau. Je ne vais pas arrêter. C'est une partie de moi, et c'est sincère, pas juste de l'armure. Il y a une vraie légèreté là-dedans, un vrai amusement face à l'absurdité de la chose.
Mais j'ai appris à ajouter autre chose. Avec les gens qui comptent, je dis parfois : "Là, c'est un mauvais jour." Sans rire. Sans minimiser. Et c'est surprenant comme les gens répondent différemment quand tu leur donnes accès à la version non filtrée.
Ce n'est pas facile. Montrer que ça pèse, sans l'armure de l'humour, c'est se mettre à nu. Et les cerveaux TDAH, qui ont passé des années à compenser, ne sont pas à l'aise avec ça.
Pour ceux qui reconnaissent ces phrases
Si tu es de ceux qui rient de leur cerveau, je te comprends. Continue de rire. L'humour, c'est une force. Mais de temps en temps, avec les bonnes personnes, autorise-toi à dire ce que les blagues cachent. Pas pour qu'on te plaigne. Pour que quelqu'un sache ce que c'est vraiment.
Et si tu es le proche de quelqu'un qui rit tout le temps de son cerveau, écoute un peu entre les blagues. Parfois, "j'étais ailleurs" ne veut pas dire "je suis drôle". Ça veut dire "je lutte".