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This is Alex
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20 mars 2025 8 min personnel

Compenser. Le prix de paraître normal.

Ce texte est le récit personnel de ma compensation. Pour un article plus complet sur le masking, le burnout de compensation et les conseils aux proches, voir la page dédiée.

Pendant des années, j'ai fait un truc sans le savoir. Un truc que beaucoup de neuroatypiques font. Compenser. Tout le temps. Dans chaque interaction, chaque réunion, chaque conversation, chaque situation qui demandait de "fonctionner normalement". Et ça m'a coûté bien plus cher que ce que je pensais.

Compenser, c'est quand tu développes des stratégies pour cacher ce qui ne colle pas. Tu arrives en avance parce que tu sais que tu vas oublier quelque chose et que tu as besoin de temps pour vérifier. Tu prends des notes sur tout, pas par plaisir, mais parce que ta mémoire de travail te lâche au milieu d'une phrase. Tu souris quand quelqu'un parle depuis vingt minutes et que tu as décroché depuis dix. Tu fais semblant d'avoir suivi. Tu hoches la tête. Tu devines le contexte à partir des trois derniers mots que tu as captés.

De l'extérieur, ça marche. Les gens ne voient rien. Tu passes pour quelqu'un de fonctionnel, parfois même de performant. Personne ne se doute. Et c'est exactement le problème.


Le masque

Les chercheurs appellent ça le masking. Les femmes TDAH le font plus que les hommes, c'est documenté, mais tout le monde le fait à des degrés différents. Tu apprends tôt que ta façon naturelle de fonctionner dérange. Trop agité. Trop distrait. Trop intense. Trop lent sur certaines choses, trop rapide sur d'autres. Alors tu ajustes. Tu calibres. Tu deviens une version de toi qui passe mieux.

À l'école, c'était rester assis sans bouger. Pas parce que j'y arrivais, mais parce que bouger avait des conséquences. Donc je restais immobile et mon cerveau explosait à l'intérieur. L'énergie que ça prenait de ne pas bouger était supérieure à celle de suivre le cours. Résultat : je ne suivais pas le cours ET j'étais épuisé.

Au travail, c'était les open spaces. Répondre aux mails dans l'heure. Participer aux réunions de deux heures sans décrocher. Avoir l'air intéressé par un reporting trimestriel quand mon cerveau hurlait qu'il voulait être ailleurs. Faire des to-do lists pour compenser le fait que sans elles, je ne démarrais rien. Mettre des alarmes pour tout. Vérifier trois fois mes envois. Relire mes messages pour être sûr que je n'avais pas oublié un morceau de phrase.

Tout ça, invisible. Tout ça, épuisant.


L'épuisement qu'on ne voit pas

Il y a une fatigue spécifique à la compensation. Ce n'est pas la fatigue d'avoir travaillé dur. C'est la fatigue d'avoir joué un rôle. Tout le temps. Sans pause. Tu rentres chez toi le soir et tu n'as plus rien. Pas d'énergie pour cuisiner, pour ranger, pour appeler quelqu'un, pour lire, pour faire les trucs que tu aimes. Parce que tout est parti dans le maintien du masque.

Les week-ends, tu récupères. Pas par paresse. Par survie. Lundi, ça recommence. Et les gens autour de toi ne comprennent pas pourquoi tu "ne fais rien" de tes soirées et de tes week-ends. Ils ne voient pas le coût de ta journée. Ils voient le résultat, pas l'effort.

J'ai vécu ça pendant des années sans savoir que ça avait un nom. Je pensais que j'étais paresseux le soir. Que je manquais de volonté. Que les autres y arrivaient parce qu'ils étaient meilleurs que moi. En fait, les autres n'avaient pas besoin de dépenser cette énergie pour faire les mêmes choses. Leur version par défaut fonctionnait déjà dans le système. Pas la mienne.


Le diagnostic change la donne

Quand j'ai reçu le diagnostic TDAH, la première chose que j'ai ressentie après le soulagement, c'est de la colère. Pas contre mes parents. Pas contre les médecins. Contre toutes ces années passées à compenser sans savoir pourquoi. Toute cette énergie brûlée pour rien. Pour paraître normal dans un système qui n'était pas fait pour moi.

Si j'avais su à 15 ans que mon cerveau fonctionnait différemment, j'aurais pu faire autrement. Pas mieux. Autrement. Choisir des environnements qui me convenaient au lieu de forcer dans ceux qui me détruisaient. Accepter que certaines choses me coûtent plus qu'aux autres et arrêter de me blâmer pour ça. Développer mes forces au lieu de dépenser toute mon énergie à masquer mes faiblesses.

Accepter d'être différent m'aurait aidé plus tôt. Pas "embrasser ma différence" comme un slogan motivationnel. Juste la reconnaître. Dire "ok, mon cerveau fonctionne comme ça, qu'est-ce que je fais avec ?" au lieu de "pourquoi je n'arrive pas à fonctionner comme tout le monde ?"


Ce que j'ai changé

J'ai arrêté de compenser dans certains domaines. Pas tous. C'est un processus, pas un interrupteur. Mais voilà ce qui a bougé.

J'ai arrêté de faire semblant de suivre quand je décroche. Maintenant je dis "tu peux répéter, j'ai perdu le fil". Les gens réagissent bien. Mieux que ce que j'imaginais. La plupart du temps, ils ne s'en formalisent pas. Et moi, je ne porte plus le poids de faire semblant.

J'ai accepté que mes soirées sont pour récupérer. Ce n'est pas de la paresse, c'est de la gestion d'énergie. Je ne m'excuse plus de ne "rien faire" le soir. Je me recharge. Point.

J'ai choisi des environnements qui me demandent moins de masking. Moins d'open space. Plus de travail en autonomie. Des gens qui savent que parfois je suis là, parfois je suis ailleurs, et qui ne le prennent pas personnellement.

Et j'ai commencé à parler de tout ça. Ce site en fait partie. Mettre des mots dessus, c'est déjà arrêter de compenser.


Pour ceux qui compensent encore

Si tu lis ça et que tu te reconnais, sache que tu n'es pas paresseux. Tu n'es pas fainéant. Tu n'as pas un problème de volonté. Tu dépenses probablement plus d'énergie que la moyenne pour obtenir le même résultat. Et ça, ce n'est pas un échec. C'est un câblage.

La compensation n'est pas toujours mauvaise. Certaines stratégies sont utiles. Les alarmes, les listes, les routines. Ce qui coûte cher, c'est la partie émotionnelle. Le masque. Le "faire semblant". Là, il y a quelque chose à alléger.

Si tu peux, parle à quelqu'un. Un psy qui connaît le TDAH. Pas pour qu'il te "répare" mais pour qu'il t'aide à voir ce que tu fais automatiquement et ce qui te coûte le plus. Moi, ça m'a pris du temps. J'aurais voulu que quelqu'un me dise tout ça plus tôt. C'est pour ça que je l'écris.

A
Alex
Cerveau TDAH · Chercheur obsessionnel · Pas médecin

"J'ai reçu mon diagnostic à l'âge adulte. Depuis, je lis, je teste, je documente. Ce site c'est tout ce que j'aurais voulu trouver à l'époque."

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