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Vivre avec · Travail

J'ai arrêté de me forcer à travailler
comme tout le monde.

Pendant des années, j'ai essayé de fonctionner comme mes collègues. Arriver à neuf heures. S'asseoir à un bureau. Travailler de manière constante et régulière jusqu'à dix-huit heures. Faire les tâches dans l'ordre de priorité logique. Répondre aux emails dans la journée. Participer aux réunions sans décrocher.

Rien de ça ne marchait pour moi. Pas par paresse. Pas par manque de compétence. Par neurologie. Mon cerveau ne fonctionne pas en mode linéaire et régulier. Il fonctionne en pics d'intensité et en creux de paralysie. Et j'ai passé des années à me battre contre ça avant de comprendre que je ne pouvais pas gagner.


Comment se passaient les années de lutte ?

Mon premier emploi en entreprise, j'avais 23 ans. Un bureau dans un open space, un manager qui passait régulièrement vérifier que tout le monde travaillait, des objectifs trimestriels, des points hebdomadaires. Le cadre classique.

Les premières semaines, l'effet de la nouveauté m'a porté. Tout était stimulant. J'apprenais vite. Mes supérieurs étaient impressionnés. C'est l'histoire classique du TDAH au travail : le début est brillant, parce que le nouveau est dopaminergique.

Puis la routine s'est installée. Vers la cinquième semaine. Et avec la routine, les symptômes. L'impossibilité de commencer les tâches ennuyeuses. Le temps qui file. Les deadlines qui arrivent "par surprise" (elles ne sont pas par surprise, elles étaient dans le calendrier depuis un mois, je les avais juste oubliées). Les emails non lus qui s'accumulent. Les réunions où je décrochais après dix minutes. La fatigue de maintenir une apparence de productivité constante alors que ma productivité réelle oscillait entre zéro et hyperfocus.

J'ai reçu des feedbacks. "Tu es compétent mais inconsistant." "On ne sait jamais si tu vas livrer en avance ou en retard." "Tu as des éclairs de génie mais le suivi n'est pas là." Chaque feedback me renvoyait à la même conclusion : je n'arrivais pas à être régulier. Et dans le monde du travail, la régularité compte plus que les éclairs de génie.

J'ai essayé tout ce que les livres de productivité suggèrent. Pomodoro. Getting Things Done. Les blocs de temps. Me lever à cinq heures du matin. Chaque méthode marchait une semaine ou deux, puis je l'abandonnais. Pas parce que la méthode était mauvaise. Parce que ces méthodes sont conçues pour des cerveaux neurotypiques qui ont un problème d'habitudes. Le TDAH, ce n'est pas un problème d'habitudes. C'est un problème de neurotransmetteurs.


Pourquoi l'open space est un cauchemar ?

L'open space est un cauchemar sensoriel pour quelqu'un qui a un TDAH et une hypersensibilité. Chaque conversation autour de moi captait mon attention. Chaque téléphone qui sonnait. Chaque personne qui passait dans mon champ de vision. Mon cerveau ne filtrait rien. Il traitait tout. En permanence.

J'ai essayé le casque antibruit. Ça aide pour le son, mais pas pour le visuel. J'ai essayé de m'isoler dans les salles de réunion vides. Ça marchait, mais on finissait toujours par venir me chercher. J'ai essayé de travailler tôt le matin, avant l'arrivée des collègues. Mes meilleures heures de travail, c'était de 7h30 à 9h, quand le bureau était vide. Après, c'était du bruit et de la lutte.

La recherche le confirme. Mehta et al. (2012) ont montré que le bruit ambiant modéré peut améliorer la créativité chez les personnes neurotypiques, mais que le même niveau de bruit diminue les performances chez les personnes avec des difficultés attentionnelles. L'open space est littéralement conçu pour le cerveau moyen, pas pour le cerveau TDAH.

Ce qui a tout changé, c'est le télétravail. Pas un jour par semaine. Un mode de travail principal. Chez moi, je contrôle l'environnement. Le bruit, la lumière, la température, les interruptions. Mon bureau est rangé comme j'en ai besoin. Personne ne passe derrière mon écran. Je peux travailler debout, marcher en réfléchissant, faire une pause de dix minutes sans que quelqu'un pense que je ne travaille pas.


Qu'est-ce que j'ai changé ?

Après le diagnostic, j'ai arrêté d'essayer de me conformer et j'ai commencé à adapter mon environnement de travail à mon cerveau.

L'environnement. Un bureau dédié, porte fermée. Pas de télévision à proximité. Le téléphone en mode "Ne pas déranger" pendant les blocs de travail. Des écouteurs avec du bruit blanc ou de la musique sans paroles quand j'ai besoin de me concentrer. Un éclairage que je contrôle.

Les horaires. J'ai identifié mes fenêtres de productivité. Le matin entre 8h et 12h, c'est là que mon cerveau est le plus clair. L'après-midi entre 14h et 16h, c'est le creux. Je mets les tâches créatives ou complexes le matin. Les tâches répétitives ou les réunions l'après-midi. Le soir, après 20h, j'ai un deuxième pic de clarté. Je m'en sers pour les projets personnels.

La gestion des tâches. Je ne suis plus l'ordre de priorité logique. Je suis l'ordre de faisabilité. Quand je suis bloqué sur une tâche importante mais ennuyeuse, au lieu de rester paralysé pendant deux heures, je passe à une tâche moins importante mais faisable. L'élan que je prends en faisant quelque chose me permet souvent de revenir à la tâche difficile ensuite. Ce n'est pas ce que disent les livres de productivité. Mais ça marche pour mon cerveau.

Le body doubling. Travailler en présence de quelqu'un d'autre, physiquement ou par vidéo. C'est documenté dans le TDAH : la présence d'une autre personne qui travaille aide à maintenir le focus. Honnêtement, je ne sais pas pourquoi ça marche. La pression sociale légère ? Le fait de ne pas être seul avec son cerveau ? Je n'ai pas trouvé d'explication qui me satisfasse. Mais j'utilise des sessions de co-working en ligne quand la paralysie s'installe, et ça débloque quelque chose dans peut-être 7 cas sur 10.

Les pauses structurées. Pas de Pomodoro strict (vingt-cinq minutes marche, vingt-cinq minutes ne marche pas). Des pauses quand mon cerveau sature, ce que je sens physiquement par une agitation, une envie de bouger, une difficulté croissante à rester devant l'écran. Je me lève, je marche cinq minutes, je fais des étirements. Puis je reviens. Forcer la concentration au-delà du point de saturation ne produit rien de bon.


Comment utiliser l'hyperfocus au travail ?

L'hyperfocus, c'est la face cachée du TDAH. Celle dont personne ne parle dans les critères diagnostiques. Quand une tâche accroche mon cerveau, vraiment, je peux travailler dessus pendant six, huit, dix heures sans lever la tête. J'oublie de manger. J'oublie le temps. Je suis complètement absorbé.

Ce n'est pas de la discipline. C'est l'inverse. C'est une perte de contrôle, mais dans la bonne direction. Le cerveau TDAH ne régule pas l'attention : il oscille entre le déficit total et l'excès total. L'hyperfocus, c'est l'excès.

J'ai appris à l'utiliser au lieu de le subir. Comment ? En identifiant ce qui déclenche l'hyperfocus chez moi. C'est la nouveauté, la complexité, le défi intellectuel, la créativité. Donc quand j'ai un projet qui coche ces cases, je sais que l'hyperfocus va s'activer. Et je m'organise pour lui laisser de la place. Pas de réunions ce jour-là. Pas d'obligations sociales. Un bloc de temps ouvert, sans interruptions.

Le piège, c'est que l'hyperfocus n'est pas sélectif. Il peut s'activer sur un jeu vidéo aussi facilement que sur un projet professionnel. Et une fois enclenché, il est presque impossible de le rediriger. Si j'ouvre Twitter en mode hyperfocus, je perds deux heures. La seule défense, c'est la prévention : bloquer les distractions avant que l'hyperfocus ne commence.


Comment survivre aux meetings ?

Les réunions longues sont un enfer particulier. Je décroche après dix à quinze minutes. Mon cerveau part. Il revient par vagues. Je capte des bouts de phrases, je perds le fil, je fais semblant de suivre, je hoche la tête à des moments qui semblent appropriés. Puis quelqu'un me pose une question et je suis démasqué.

Ce que j'ai trouvé : prendre des notes. Pas des notes utiles, pas au début. Des notes pour garder mon cerveau engagé. Écrire ce que les gens disent, mot pour mot si nécessaire, c'est une ancre qui empêche l'attention de partir. Paradoxalement, c'est en écrivant que j'écoute le mieux.

Autre stratégie : poser des questions. Chaque question me reconnecte à la discussion pour quelques minutes. Et ça a un effet secondaire positif : les gens pensent que je suis impliqué. Ce que je suis, juste pas de la manière qu'ils imaginent.

Qu'est-ce que je n'ai pas résolu ? : les réunions de plus d'une heure. Au-delà d'une heure, rien ne marche. Mon cerveau lâche. J'ai commencé à refuser les réunions de plus de quarante-cinq minutes quand c'est possible, ou à demander des pauses. Ce n'est pas toujours bien vu. Mais c'est ça ou faire semblant de participer, ce qui n'aide personne.


Faut-il en parler au travail ?

La question que tout le monde se pose : est-ce que je dois dire à mon employeur que j'ai un TDAH ?

Ma réponse honnête : ça dépend. Et je déteste cette réponse parce qu'elle ne t'aide pas concrètement. Alors voici mon expérience.

J'en ai parlé à mon manager direct. Pas au service RH. Pas à l'entreprise. À une personne, en qui j'avais confiance, qui travaillait directement avec moi. Je lui ai expliqué comment mon cerveau fonctionne. Pas pour avoir un traitement de faveur. Pour qu'il comprenne pourquoi je fais certaines demandes : le télétravail, le bureau fermé, les réunions courtes, la flexibilité horaire.

Sa réaction a été bonne. Il a posé des questions, il a compris, il a adapté ce qu'il pouvait adapter. On a trouvé un fonctionnement. J'ai eu de la chance. Je le sais. Tous les managers ne réagissent pas comme ça. Un ancien collègue m'a raconté que son manager avait ri quand il avait mentionné le TDAH. Ri. Le stigma existe. Il est réel.

Ce que je conseillerais : ne te sens pas obligé de parler de diagnostic. Tu peux exprimer tes besoins sans nommer la cause. "Je suis plus productif au calme" ne nécessite pas de dire "j'ai un TDAH". "Je travaille mieux le matin" ne nécessite pas d'explication neurologique. Parfois, demander des aménagements sans l'étiquette est plus facile et tout aussi efficace.

En France, le TDAH est reconnu comme un handicap par la MDPH. Tu peux faire une demande de RQTH (Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé). Je ne l'ai pas fait. C'est un choix personnel. Mais c'est une option qui existe et qui donne accès à des aménagements de poste légaux.


Qu'est-ce que je n'ai pas résolu ?

Les emails. Ma boîte mail est un cimetière. Des centaines de mails non lus, non traités, non archivés. J'ai essayé les systèmes "inbox zero". Ils tiennent une semaine. L'email est l'ennemi parfait du cerveau TDAH : asynchrone, souvent peu urgent, requérant une réponse réfléchie à un moment indéterminé. Tout ce que mon cerveau déteste.

Les tâches administratives. Les notes de frais. Les formulaires. Les process internes. Tout ce qui est procédural, répétitif, sans intérêt intellectuel. Je repousse jusqu'au dernier moment. Parfois au-delà. J'ai raté des remboursements parce que j'avais dépassé le délai. Ce n'est pas de l'argent que je voulais perdre. C'est de l'énergie que je n'avais pas.

La constance. Mes meilleurs jours sont brillants. Mes pires jours sont catastrophiques. L'écart entre les deux est un problème professionnel réel. On ne peut pas construire une réputation fiable sur des montagnes russes de productivité. J'ai réduit l'amplitude de l'oscillation, grâce aux stratégies que j'ai décrites. Mais l'oscillation existe toujours.

Je ne prétends pas avoir trouvé la formule. Ce que j'ai trouvé, c'est un fonctionnement qui me permet de travailler sans m'épuiser la plupart du temps. Il y a encore des semaines où rien ne va. La semaine dernière, j'ai passé un mardi entier devant un document vide. Rien n'est sorti. Pas une ligne. Ces semaines-là, j'essaie de ne pas me juger trop durement. J'y arrive une fois sur deux. Peut-être moins.


Références

  1. Adamou, M., Arif, M., Asherson, P., et al. (2013). Occupational issues of adults with ADHD. BMC Psychiatry, 13, 59. PubMed
  2. Kessler, R. C., Lane, M., Stang, P. E., et al. (2009). The prevalence and workplace costs of adult ADHD in a large manufacturing firm. Psychological Medicine, 39(1), 137-147. PubMed
  3. Lasky, A. K., Weisner, T. S., Jensen, P. S., et al. (2016). ADHD in context: Young adults' reports of the impact of occupational environment on the manifestation of ADHD. Social Science & Medicine, 161, 160-168. PubMed
  4. Barkley, R. A. (2015). Taking Charge of Adult ADHD (2nd ed.). Guilford Press.

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Alex · 2025 · mis à jour mars 2026