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Vivre avec · Sommeil

Mon cerveau refuse de s'éteindre,
et le mien refuse de se lever.

Pendant longtemps, j'ai cru que j'étais juste un couche-tard. Quelqu'un qui préfère la nuit au matin. Un oiseau de nuit, comme on dit. Puis j'ai été diagnostiqué TDAH, et j'ai découvert que 70 à 80% des adultes TDAH ont des troubles du sommeil. Ce n'est pas une coïncidence. C'est une conséquence directe du fonctionnement cérébral.

Sandra Kooij, psychiatre néerlandaise spécialisée dans le TDAH adulte, a publié des recherches approfondies sur le lien entre TDAH et rythme circadien. Ses travaux (Kooij et Bijlenga, 2013) montrent que le TDAH est associé à un décalage du rythme circadien : l'horloge biologique interne est en retard par rapport à la norme sociale. Ton corps veut dormir à 2h du matin et se lever à 10h, mais le monde te demande d'être opérationnel à 8h.


Pourquoi le cerveau refuse-t-il de s'éteindre ?

Le cerveau TDAH a du mal à dormir parce qu'il refuse de s'éteindre. Les recherches de Kooij montrent un décalage du rythme circadien : la mélatonine arrive en moyenne 1h30 plus tard que la normale. À ça s'ajoutent les pensées en boucle et le revenge bedtime procrastination, cette tendance à repousser le coucher pour récupérer du temps libre après une journée de compensation.

22h. Tu es fatigué. Ton corps est fatigué. Tu vas te coucher. Tu fermes les yeux. Et là, le cerveau s'allume.

Les pensées arrivent. En rafale. Sans ordre. Un truc que tu as dit il y a trois jours et que tu aurais pu formuler autrement. Le projet que tu dois finir demain. Une idée brillante pour un truc sans rapport. Le souvenir d'un moment gênant quand tu avais quatorze ans (pourquoi ce souvenir-là, à ce moment-là, mystère). La liste de courses. Une chanson qui tourne en boucle. Retour au truc que tu as dit il y a trois jours.

Ce n'est pas de l'anxiété. Enfin, pas toujours. C'est le cerveau TDAH qui, dans le silence et l'absence de stimulation, crée sa propre stimulation. Pendant la journée, les distractions extérieures occupent le cerveau. La nuit, il n'y a plus de distractions. Alors le cerveau se distrait lui-même. Avec des pensées, des souvenirs, des projections, des scénarios.

Certains soirs, ça dure une heure. D'autres soirs, deux ou trois. Je regarde le réveil passer de 23h à minuit, de minuit à 1h. Je sais que je dois dormir. Je sais que demain sera dur si je ne dors pas. Et cette pensée, "il faut que je dorme", crée une tension qui empêche de dormir. Le cercle vicieux est en place.

Ce que j'ai compris, tardivement, c'est que le cerveau TDAH ne "s'éteint" pas comme un interrupteur. Il a besoin d'une transition. Pas brutale. Progressive. Et cette transition doit être construite, ritualisée, répétée.


C'est quoi le revenge bedtime procrastination ?

Ce terme, qui vient de la recherche en psychologie comportementale, décrit le fait de repousser le coucher pour récupérer du temps libre. La journée a été passée à travailler, à remplir des obligations, à compenser. Le soir, enfin, tu as du temps pour toi. Alors tu le prends. Même si ça veut dire dormir à 2h du matin.

Pour les personnes TDAH, ce phénomène est amplifié. Kroese et al. (2014) ont montré que la procrastination du coucher est liée à un déficit d'autorégulation, exactement ce que le TDAH produit. Tu sais que tu devrais dormir. Tu ne peux pas te résoudre à lâcher le téléphone, le livre, la série, le jeu, parce que ton cerveau a enfin trouvé quelque chose de stimulant et qu'il refuse de le lâcher.

Chez moi, ça prend souvent la forme de la lecture. Je lis un article, qui me mène à un autre article, qui me mène à une vidéo, qui me mène à un sujet complètement différent. C'est de l'hyperfocus nocturne. Et quand je lève la tête, il est 1h30.

Le fond du problème, c'est que la journée ne m'a pas donné assez de dopamine "plaisir". Toute la journée, j'ai fait des choses que je devais faire. Le soir, mon cerveau réclame des choses que je veux faire. Et cette réclamation est plus forte que la raison qui dit "dors".

Ce que j'ai trouvé comme compromis : un créneau de plaisir planifié avant le coucher. Une heure. Pas plus. Pendant cette heure, je fais ce que je veux, lecture, jeu, série, sans culpabilité. L'horloge sonne à 22h30, je sais que le créneau est fini. Ça marche quatre soirs sur sept. Les trois autres, je dépasse.


Comment fonctionne le cercle vicieux ?

Voici le piège : le manque de sommeil aggrave les symptômes du TDAH. L'attention baisse, la mémoire de travail flanche, l'impulsivité augmente, la régulation émotionnelle s'effondre. Et les symptômes TDAH aggravés rendent le sommeil encore plus difficile. Moins de contrôle sur les pensées le soir. Moins de capacité à s'autoréguler pour aller au lit. Moins de résistance à la procrastination du coucher.

C'est un cercle vicieux documenté. Hvolby (2015) a publié une revue de littérature montrant que les troubles du sommeil dans le TDAH ne sont pas juste une comorbidité, mais une composante du trouble lui-même. Le système dopaminergique qui dysfonctionne dans le TDAH est aussi impliqué dans la régulation du sommeil.

En pratique, ça donne des semaines comme celle-ci : lundi, je dors à 1h, mardi je suis crevé et mes symptômes sont amplifiés, mardi soir je suis trop agité pour dormir tôt, je dors à 1h30, mercredi c'est pire, et ainsi de suite jusqu'au weekend où je m'écroule et dors douze heures, ce qui décale encore plus mon rythme.

Casser ce cercle est la chose la plus importante et la plus difficile que j'aie faite pour gérer mon TDAH. Plus importante que n'importe quel supplément, n'importe quelle technique de productivité. Quand je dors bien, tout est plus facile. Quand je dors mal, rien ne marche.


Que dit la recherche ?

Sandra Kooij et son équipe à Amsterdam ont mené des études pionnières sur le TDAH et le rythme circadien. Leurs résultats (Kooij et Bijlenga, 2013, Bijlenga et al., 2013) montrent plusieurs choses :

Le décalage circadien. Chez les adultes TDAH, la sécrétion de mélatonine (l'hormone du sommeil) commence en moyenne une heure et demie plus tard que chez les adultes sans TDAH. Le corps n'est physiquement pas prêt à dormir à l'heure "normale".

La sensibilité à la lumière. Le cerveau TDAH est plus sensible à la lumière bleue le soir, ce qui retarde encore plus la production de mélatonine. Les écrans sont un problème pour tout le monde. Pour le cerveau TDAH, c'est un double problème.

La température corporelle. Le cycle de température corporelle, qui est un marqueur du rythme circadien, est aussi décalé chez les adultes TDAH. Le corps se refroidit plus tard, et la baisse de température corporelle est un signal de sommeil.

La mélatonine. Kooij a montré que la prise de mélatonine exogène le soir aide à recaler le rythme circadien chez les adultes TDAH. Pas comme somnifère, mais comme régulateur du rythme. La dose efficace est faible (0.5 à 3mg), prise deux à trois heures avant l'heure de coucher souhaitée.

Ces résultats m'ont beaucoup aidé parce qu'ils ont transformé un problème moral ("tu manques de discipline") en problème biologique ("ton horloge interne est décalée"). Ce n'est pas la même chose. Et la solution n'est pas la même non plus.


Qu'est-ce que j'ai essayé ?

Je vais être concret. Voici ce que j'ai testé, en toute transparence.

La mélatonine. 1mg, prise à 21h. Pas pour dormir tout de suite, mais pour signaler à mon corps que le sommeil approche. Au bout de 17 jours (j'avais noté dans un carnet, parce que je suis comme ça), j'ai remarqué que mes yeux commençaient à se fermer vers 23h au lieu de 1h. Deux heures gagnées. Pas miraculeux. Mais deux heures, ça change une vie. Je la prends encore. Pas tous les soirs. Les soirs où je sens que le décalage s'installe.

Les lunettes anti-lumière bleue. Je les mets à partir de 20h. Est-ce que l'effet est placebo ? Peut-être en partie. Les études sont mitigées sur les lunettes spécifiquement. Mais ce que je sais, c'est que sans elles, quand je suis devant un écran jusqu'à 23h, je mets beaucoup plus de temps à m'endormir. L'idéal serait de ne pas avoir d'écran du tout le soir. Mais soyons réalistes.

Le magnésium. Glycinate de magnésium, 400mg, le soir. Il y a des données correctes (Abbasi et al., 2012) sur le lien entre magnésium et qualité du sommeil, surtout chez les personnes en déficit. Chez moi, les épaules se relâchent dans la demi-heure qui suit. C'est subtil. Est-ce que c'est le magnésium ou le fait que je m'assieds pour le prendre et que ça marque le début du rituel du soir ? Honnêtement, je ne suis pas sûr. Mais je continue.

La routine du soir. C'est la chose la plus difficile et la plus efficace. À 21h30 : plus d'écrans de travail. 22h : douche tiède (la baisse de température corporelle après la douche favorise l'endormissement). 22h15 : lecture papier ou liseuse sans rétroéclairage. 22h45 : lumières éteintes. C'est rigide. C'est ennuyeux. Et c'est ce qui marche le mieux. Quand je la respecte, je dors avant 23h30. Quand je ne la respecte pas, c'est 1h ou 2h.

Le carnet de capture. Un carnet sur la table de nuit. Quand une pensée arrive au moment de l'endormissement, je la note. Une ligne. Pas plus. Ça dit à mon cerveau : "C'est noté, tu peux lâcher." Et souvent, il lâche. Pas toujours. Mais souvent.


Qu'est-ce qui m'aide vraiment ?

Si je devais résumer en étant totalement honnête, voici ce qui fait la différence :

La régularité des horaires. Se coucher et se lever à la même heure, y compris le weekend. C'est le conseil le plus répété et le plus difficile à suivre. Le weekend, mon corps veut dormir jusqu'à midi. Forcer le lever à 8h le samedi, c'est un sacrifice. Mais quand je le fais pendant trois semaines d'affilée, mon endormissement se stabilise. Et quand je craque un weekend, il faut deux ou trois jours pour retrouver le rythme.

L'exercice physique. Trente minutes de sport, idéalement le matin ou en début d'après-midi. Pas le soir, ça m'excite au lieu de me calmer. Les jours où je fais du sport, je m'endors plus vite et je me réveille moins la nuit. C'est le truc le plus documenté et le moins sexy de toute la science du sommeil.

L'acceptation. C'est peut-être le point le plus important, et le plus flou. Accepter que mon rythme naturel est décalé. Que je ne serai jamais quelqu'un qui saute du lit à 6h. Jamais. Que certains soirs, le cerveau ne lâchera pas avant 1h malgré la routine. Que ce n'est pas un échec. C'est juste comment je suis fait.

Quand j'ai arrêté de me battre contre mon rythme et que j'ai commencé à travailler avec, en adaptant mon emploi du temps quand c'est possible, en ne planifiant rien de critique avant 10h, en acceptant les matins lents, le stress lié au sommeil a diminué. Et ironiquement, ça a amélioré mon sommeil. Le stress de ne pas dormir, c'est ce qui empêche de dormir.


Qu'est-ce que je ne sais pas encore ?


Références

  1. Hvolby, A. (2015). Associations of sleep disturbance with ADHD: implications for treatment. ADHD Attention Deficit and Hyperactivity Disorders, 7(1), 1-18. PubMed
  2. Bijlenga, D., Vollebregt, M. A., Kooij, J. J. S., et al. (2019). The role of the circadian system in the etiology and pathophysiology of ADHD: time to redefine ADHD? ADHD Attention Deficit and Hyperactivity Disorders, 11(1), 5-19. PubMed
  3. Coogan, A. N., Baird, A. L., Popa-Wagner, A., & Thome, J. (2017). Circadian rhythms and attention deficit hyperactivity disorder: the what, the when and the why. Progress in Neuro-Psychopharmacology and Biological Psychiatry, 67, 74-81. PubMed
  4. Cortese, S., Faraone, S. V., et al. (2013). Sleep in children with ADHD: meta-analysis of subjective and objective studies. Journal of the American Academy of Child & Adolescent Psychiatry, 52(8), 784-796.

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Alex · 2025 · mis à jour mars 2026