Trop dans sa tête : quand la créativité est aussi épuisante
Il y a un bruit constant dans ma tête. Pas un son, pas un acouphène. Un flux. Des idées, des connexions, des "et si", des projets, des phrases, des conversations qui n'ont pas encore eu lieu. Ça ne s'arrête pas. Quand je me couche le soir, ça continue. Quand je me réveille à 3h du matin, c'est souvent parce que mon cerveau a trouvé un lien entre deux choses qui n'ont rien à voir, et il avait besoin de me le montrer. Maintenant. À 3h.
Pendant longtemps, j'ai cru que c'était normal. Que tout le monde avait ça. Que tout le monde vivait avec 4 ou 5 fils de pensée en parallèle, en permanence. Puis j'ai commencé à en parler autour de moi. Et j'ai réalisé que non. La plupart des gens peuvent se poser dans leur tête. Moi, je n'ai jamais trouvé l'interrupteur.
Le flux créatif, version réelle
Quand les gens parlent de "la créativité des TDAH", ils voient le résultat. Les idées qui fusent, les connexions surprenantes, la capacité à voir un problème sous un angle que personne n'avait envisagé. Et c'est vrai, ça arrive. Je fais des liens entre des sujets éloignés, parfois ça produit quelque chose d'intéressant.
Ce que les gens ne voient pas, c'est le coût. Avoir un cerveau qui génère en permanence, c'est aussi avoir un cerveau qui ne se repose jamais. Les idées arrivent sans être demandées, au mauvais moment, en trop grand nombre. Sous la douche, en pleine conversation, en essayant de dormir. Et chaque idée qui arrive demande de l'attention, même si tu ne la lui donnes pas consciemment. C'est comme avoir la radio allumée en permanence dans une pièce où tu essaies de lire.
Gabor Maté, dans Scattered Minds (1999), parle du cerveau TDAH comme d'un cerveau qui ne filtre pas assez. Pas seulement les stimuli extérieurs, mais aussi les stimuli internes. Les pensées, les images, les associations. Tout passe. Rien n'est trié à l'entrée.
Le cimetière des projets
J'ai un dossier sur mon ordinateur qui s'appelle "Idées". Il contient 143 fichiers. Des débuts de projets, des notes de concepts, des plans esquissés à 2h du matin. Sur ces 143 fichiers, peut-être 7 sont devenus quelque chose. Le reste, c'est de l'énergie mentale qui n'a mené nulle part.
Ce n'est pas de la procrastination. C'est un cerveau qui s'enflamme pour quelque chose, qui s'y plonge avec une intensité totale pendant 3, 5, peut-être 12 jours, puis qui passe à autre chose. Pas par ennui au sens classique. Parce que la dopamine de la nouveauté s'est évaporée, et que sans dopamine, le cerveau TDAH ne démarre plus.
Le sentiment qui reste, c'est un mélange de frustration et de culpabilité. Autant de débuts, si peu de fins. Ça pèse, avec le temps.
La fatigue invisible
Il y a une fatigue qui vient avec ça. Pas la fatigue physique, pas la fatigue après l'effort. Une fatigue d'avoir pensé trop. D'avoir suivi trop de fils en même temps. D'avoir été dans le futur pendant que la journée se passait au présent.
Certains soirs, je suis épuisé sans avoir rien fait de visible. Pas de sport, pas de travail intense, rien qui justifie la fatigue. Mais le cerveau a tourné toute la journée. Il a généré, connecté, projeté, anticipé. Et ça consomme de l'énergie, même si personne ne le voit.
Essaie d'expliquer ça à quelqu'un. "Je suis fatigué." "De quoi ?" "De penser." Le regard que tu reçois, tu le connais peut-être.
Ce que j'ai trouvé pour baisser le volume
Le sport intense. C'est le seul truc qui vide vraiment ma tête. Pas la marche, pas le yoga doux (mon cerveau continue de générer pendant). Quelque chose d'assez physique pour que le cerveau n'ait plus de bande passante pour autre chose. Après 45 minutes de natation, j'ai environ une heure de calme intérieur. C'est devenu essentiel.
Écrire. Pas forcément pour publier. Écrire pour vider. Quand les idées tournent trop vite, les poser sur papier, c'est comme ouvrir une soupape. Elles sortent, elles sont quelque part, je n'ai plus besoin de les garder en mémoire. Ce site, d'une certaine façon, c'est aussi ça.
Les conversations profondes. Pas le small talk (ça m'épuise différemment). Des vraies conversations où quelqu'un écoute et répond avec ses propres idées. Ça canalise le flux. Au lieu de 5 fils en parallèle, il n'y en a qu'un, partagé avec quelqu'un.
L'acceptation (en cours)
Je ne vais pas te dire que j'ai fait la paix avec tout ça. Certains jours, le bruit mental me pèse. J'aimerais pouvoir m'asseoir dans un café et juste être là, sans que le cerveau parte dans 6 directions. J'aimerais finir plus de projets et en commencer moins.
Mais j'ai aussi compris un truc : le flux créatif et le bruit mental, c'est la même chose vue de deux côtés. Je ne peux pas garder l'un en éteignant l'autre. Les connexions surprenantes et les 3h du matin de pensées en boucle, ça vient du même endroit.
Alors j'apprends à vivre avec le volume, pas à le couper. À poser ce que je peux. À vider quand c'est trop plein. Et à accepter que certains jours, être dans sa tête, c'est juste trop.