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15 avril 2025 8 min personnel

Savourer l'instant quand ton cerveau vit dans le futur

Il y a quelques mois, j'étais à une terrasse avec quelqu'un. Le soleil, un bon café, une conversation intéressante. Objectivement, un bon moment. Et au lieu d'être là, j'étais en train de penser à ce que j'allais faire après, à un projet que j'avais en tête, à un email que j'avais oublié d'envoyer.

La personne en face m'a dit : "T'es où, là ?" Et j'ai ri. Parce que c'est vrai. Je n'étais pas là. Mon corps était sur la terrasse. Mon cerveau était dans la semaine prochaine.

C'est un schéma que je connais bien. Être physiquement présent et mentalement ailleurs. Pas par désintérêt. Par câblage.

Le cerveau qui projette

Mon cerveau fait ça sans que je le lui demande. Il prend le présent et il le prolonge. Il crée des scénarios, des suites, des conséquences. "Si je fais X, alors Y va se passer, et dans ce cas Z." Et puis des variations. Et puis des variations des variations. C'est automatique, comme respirer.

Russell Barkley appelle ça un problème de "temporal discounting", la difficulté à donner de la valeur au présent par rapport au futur (ou inversement). Le cerveau TDAH a du mal avec le temps en général. Le futur semble flou quand il faudrait planifier, et envahissant quand il faudrait être ici.

Ça a des avantages. Je vois venir des problèmes avant qu'ils arrivent. Je peux anticiper les besoins des autres dans une conversation. Je fais des connexions que d'autres ne font pas parce que je suis déjà trois étapes plus loin. Mais le prix, c'est que je ne suis presque jamais ici.

La méditation et moi (spoiler : c'est compliqué)

Tout le monde dit : "Médite." La pleine conscience, la présence, le retour au souffle. J'ai essayé. Vraiment. Headspace pendant 3 semaines. Des sessions guidées. Un atelier en personne où un type très calme nous demandait de "revenir au corps".

Résultat : assis en silence, mon cerveau accélérait. Au lieu de se calmer, il profitait de l'absence de stimulation pour tourner plus vite. Les pensées se multipliaient. Je ressortais de ces sessions plus agité qu'en entrant. Je ne sais pas si c'est comme ça pour tous les TDAH. Pour moi, c'est le cas.

Je ne dis pas que la méditation ne marche pas. Je dis qu'elle ne marche pas pour moi, dans sa forme classique. Et que dire à quelqu'un dont le cerveau ne s'arrête jamais "il suffit de s'asseoir et de ne rien faire", c'est comme dire à quelqu'un qui a le vertige "il suffit de regarder en bas".

Ce qui me ramène ici

Les sensations physiques fortes. L'eau froide sur le visage le matin. La première gorgée de café. Le vent quand je pédale vite. Quand le corps envoie un signal assez fort, le cerveau revient au présent. Pas longtemps, mais il revient.

Le sport intense, encore. Quand je nage, pendant ces 40 minutes, je suis là. Dans l'eau, dans l'effort, dans le mouvement. Le futur n'existe pas quand ton corps demande toute l'énergie disponible.

Les conversations profondes. Quand quelqu'un me parle de quelque chose qui le touche vraiment, je suis là. L'émotion de l'autre agit comme une ancre. C'est peut-être pour ça que je préfère les conversations intimes au small talk. Le small talk ne pèse pas assez pour retenir mon attention ici.

Et parfois, la musique. Un morceau qui me prend. Pas en fond sonore, un morceau que j'écoute vraiment, avec un casque, les yeux fermés. Ça dure 4 minutes, peut-être 5, mais pendant ces minutes-là, je suis là.

Le deuil des moments vécus à moitié

Il y a un truc dont on ne parle pas assez : le regret d'avoir été absent de sa propre vie. Des soirées où j'étais là sans être là. Des voyages dont je me souviens plus en photos qu'en sensations. Des conversations où j'aurais dû écouter mais où j'étais en train de formuler ma prochaine phrase dans ma tête.

Ce n'est pas de l'indifférence. C'est un cerveau qui ne sait pas rester. Et quand tu t'en rends compte après coup, c'est un peu comme avoir dormi pendant la moitié du film.

Ce que j'essaie d'apprendre

Je n'ai pas résolu ça. Je ne sais pas si ça se résout. Mais j'ai commencé à repérer quand je pars. À me dire "là, tu es en train de quitter le moment" et à essayer de revenir. Pas toujours avec succès. Mais la conscience de l'absence, c'est déjà quelque chose.

Et j'ai arrêté de me culpabiliser quand ça ne marche pas. Le cerveau qui vit dans le futur, c'est le même cerveau qui crée, qui anticipe, qui connecte. Je ne vais pas l'éteindre. Je cherche juste à lui mettre un bouton pause, de temps en temps. Pour le café sur la terrasse. Pour la conversation qui compte. Pour le soleil sur le visage.

A
Alex
Cerveau TDAH · Chercheur obsessionnel · Pas médecin

"J'ai reçu mon diagnostic à l'âge adulte. Depuis, je lis, je teste, je documente. Ce site c'est tout ce que j'aurais voulu trouver à l'époque."

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