Il y a eu une période où
je ne ressentais plus rien du tout.
Pas triste. Pas en colère. Pas anxieux. Juste vide. Un vide plat, sans couleur. Le genre de vide où tu regardes ton téléphone sonner et tu n'as pas la force de répondre. Pas parce que tu ne veux pas. Parce que le geste de lever le bras, de glisser le doigt sur l'écran, de dire "allô" avec une voix normale, tout ça ensemble, ça demande trop. Alors tu regardes l'écran s'éteindre. Et tu ne rappelles pas.
Je n'ai jamais utilisé le mot "dépression" à ce moment-là. C'était plutôt "je suis crevé". Ou "j'ai besoin de vacances". Ou rien du tout, parce que nommer ce qui se passait aurait demandé une énergie que je n'avais pas non plus. C'est venu après. La compréhension est venue après, quand le diagnostic TDAH a posé les premières pièces du puzzle et que j'ai pu regarder en arrière avec un peu de recul.
C'est quoi la période grise ?
Oui, le TDAH peut causer une dépression. Selon Barkley (2015), des années de compensation non diagnostiquée érodent l'estime de soi jusqu'à l'épuisement. Ce n'est pas la tristesse classique. C'est un effondrement lent, alimenté par l'accumulation d'échecs que tu ne t'expliques pas, de honte que tu ne nommes pas, et d'un écart grandissant entre ce que tu pourrais être et ce que tu arrives à faire.
Ça a commencé par les matins. Ou plutôt, ça s'est révélé par les matins. Le réveil sonnait à 7h30. Je l'entendais. Je ne dormais pas. Mes yeux étaient ouverts. Mais entre le son du réveil et le moment où je posais un pied par terre, il pouvait se passer quarante-cinq minutes. Parfois plus. Le corps était lourd, cette lourdeur que personne ne voit parce qu'elle n'a pas l'air d'un symptôme. Juste un type qui traîne au lit. Juste un type fainéant.
La douche. C'est un truc dont on ne parle pas assez. Se doucher demande une séquence de micro-décisions : se lever, aller à la salle de bain, ouvrir l'eau, entrer, se savonner, se rincer, sortir, se sécher. Pour un cerveau TDAH en panne de dopamine, chaque micro-décision est un mur. Les gens trouvent ça absurde. Je sais. J'aurais trouvé ça absurde aussi si je ne l'avais pas vécu. Mais il y a eu des semaines, en 2022, où la douche me prenait deux heures. Pas parce que j'étais dedans deux heures. Parce que je mettais deux heures à y arriver.
Le 14 mars, un mardi, j'ai annulé un déjeuner avec un ami proche. Le troisième en deux mois. J'ai envoyé un SMS à 11h47 : "Désolé, un truc est tombé, je peux pas." Le truc qui était tombé, c'était moi. J'étais sur le canapé depuis 9h. J'avais ouvert mon ordinateur, regardé l'écran, refermé l'ordinateur. Trois fois. Et l'idée de m'habiller, de prendre le métro, de faire la conversation pendant une heure et demie, de sourire, c'était comme me demander de courir un marathon. Pas une exagération. C'est vraiment ce que ça pesait.
Le ventre qui pèse. C'est le truc que je n'ai lu nulle part et que je retrouve chez pas mal de gens TDAH quand ils décrivent leurs périodes basses. Pas une douleur. Pas des nausées. Une pesanteur. Comme si tu avais avalé quelque chose de lourd qui ne descend pas. Tu le sens tout le temps. En marchant, en t'asseyant, en essayant de dormir. C'est la sensation physique de "je ne vais pas bien" quand ton cerveau ne te donne pas les mots pour le dire.
Comment le TDAH mène à la dépression ?
Barkley a écrit quelque chose que j'ai relu plusieurs fois. Il parle de "l'accumulation d'échecs" comme mécanisme central de la dépression chez les adultes TDAH. Pas un seul échec traumatisant. Des centaines de petits échecs, sur des années, qui finissent par former une certitude : je suis quelqu'un qui rate les choses.
Vingt ans de "peut mieux faire". Vingt ans de "il est intelligent mais il ne travaille pas". Vingt ans de projets commencés avec enthousiasme et abandonnés au bout de trois semaines quand la nouveauté s'essouffle. Vingt ans de relations où l'autre finit par dire "tu ne m'écoutes jamais" et où tu sais qu'il a raison, mais tu ne sais pas pourquoi. Vingt ans, ça use.
Le truc avec la dépression TDAH (je me trompe peut-être sur le terme, ce n'est pas un diagnostic officiel, c'est comme ça que je l'appelle dans ma tête), c'est qu'elle ne ressemble pas toujours à ce qu'on imagine quand on pense "dépression". Ce n'est pas forcément pleurer tous les jours. Ce n'est pas forcément des idées noires au sens classique. C'est plutôt un gris permanent. Un "à quoi bon" qui s'infiltre partout. Tu ne détestes pas ta vie. Tu n'as juste plus l'énergie de la vivre.
L'estime de soi s'érode d'une manière particulière. Parce que tu sais que tu es capable. Tu l'as prouvé, par moments. Il y a eu des jours, des semaines parfois, où tout fonctionnait. Où tu étais brillant, efficace, drôle, présent. Et c'est presque pire. Parce que tu sais que c'est possible, que cette version de toi existe, et que tu n'arrives pas à y accéder de manière fiable. L'écart entre tes bons jours et tes mauvais jours est tellement grand que les mauvais jours te font honte.
Et la honte, c'est le carburant de cette dépression-là. Pas la tristesse. La honte. La honte de ne pas réussir des choses simples que tout le monde autour de toi semble faire sans y penser. Payer une facture. Rappeler quelqu'un. Se souvenir d'un rendez-vous. Ces trucs minuscules, quotidiens, qui s'accumulent en preuves silencieuses que tu es défaillant.
Comment la dépression cache-t-elle le TDAH ?
Avant le diagnostic TDAH, il y a eu un diagnostic de dépression. Ou d'épisode dépressif, je ne sais plus le terme exact que le médecin a utilisé. J'étais chez un généraliste, pas chez un psychiatre. J'avais 24 ans. Je lui ai dit que je n'avais plus d'énergie, que je n'arrivais plus à travailler, que je dormais dix heures et me réveillais fatigué. Il m'a prescrit un ISRS. Escitalopram, 10mg.
J'ai pris l'escitalopram pendant huit mois. Voici ce qui s'est passé : les premières semaines, des nausées. Puis un aplatissement émotionnel. Pas mieux, pas pire. Juste plat. Je ne me sentais plus aussi lourd, mais je ne me sentais plus grand-chose non plus. La concentration n'a pas bougé. Les oublis n'ont pas bougé. La paralysie de démarrage n'a pas bougé. Parce que ces trucs-là ne venaient pas de la dépression. Ils venaient du TDAH. Et l'escitalopram ne traite pas le TDAH.
C'est un schéma que j'ai retrouvé chez beaucoup de gens dans les forums, dans les groupes de parole (je me trompe peut-être sur la représentativité, c'est juste ce que j'ai observé). Le TDAH crée de la dépression. La dépression est diagnostiquée. Le TDAH ne l'est pas. Le traitement antidépresseur améliore une partie des symptômes mais laisse l'autre intacte. La personne conclut que le traitement "ne marche pas vraiment" ou qu'elle est "résistante au traitement". Alors qu'en fait, on traite la moitié du problème.
Mon psychiatre actuel m'a dit un truc qui m'a marqué : "Si un antidépresseur aide un peu mais que le patient dit toujours qu'il n'arrive pas à démarrer, à s'organiser, à finir ce qu'il commence, il faut chercher le TDAH en dessous." Je ne sais pas si c'est une règle clinique universelle. Mais dans mon cas, c'était exactement ça.
Comment les distinguer ?
C'est la partie la plus compliquée. Parce que les deux se ressemblent. Fatigue, manque de motivation, difficulté à se concentrer, sentiment de nullité, isolement. Les symptômes se chevauchent tellement que même les professionnels peuvent confondre. Voici ce qui m'a aidé à comprendre ce qui venait de quoi. Ce n'est pas un outil de diagnostic. C'est ce que j'ai observé chez moi.
La dopamine comme interrupteur. Ma dépression fluctuait. Pas d'heure en heure, mais de jour en jour, de semaine en semaine. Il y avait des moments où un nouveau projet, un truc excitant, une rencontre inattendue relançait tout. D'un coup, l'énergie revenait. Je pouvais bosser dix heures d'affilée. Me sentir vivant. Puis le projet perdait sa nouveauté, et le gris revenait. Une dépression classique ne fonctionne pas comme ça. Elle est plus constante, plus indifférente au contexte. La mienne suivait la dopamine.
Le manque de motivation vs. le désespoir. Avec le TDAH, le manque de motivation vient d'un cerveau qui ne produit pas assez de "signal de départ" pour les tâches non stimulantes. Tu veux faire les choses. Tu sais qu'il faudrait les faire. Mais le signal ne part pas. Dans la dépression classique, c'est différent : tu ne veux plus. La nuance est subtile de l'extérieur, mais de l'intérieur, c'est un gouffre. "Je n'arrive pas" et "je ne veux plus" ne sont pas la même douleur.
L'historique. Le TDAH est là depuis l'enfance. Toujours. Même quand personne ne le voyait. La dépression, dans mon cas, est apparue plus tard, vers 22-23 ans, quand l'accumulation d'échecs a atteint un seuil. En regardant en arrière, les difficultés d'attention, l'agitation, les oublis existaient depuis le primaire. La lourdeur et le vide, non.
La culpabilité spécifique. La culpabilité dépressive TDAH a une saveur particulière. Ce n'est pas "je suis une mauvaise personne" (ça, c'est plus la dépression classique). C'est "je pourrais être mieux, je l'ai prouvé, et pourtant je n'y arrive pas". C'est la culpabilité du potentiel gâché. Du "je sais que je peux mais je ne fais pas". Ça ronge d'une manière très spécifique.
Qu'est-ce qui a aidé ?
Le diagnostic a été l'étape 1. Pas parce qu'il a guéri quoi que ce soit. Un diagnostic ne guérit rien. Mais il a changé le récit. Pendant des années, l'explication de mes échecs, c'était moi. J'étais paresseux. J'étais désorganisé. Je manquais de volonté. Le diagnostic a déplacé ça. Ce n'était pas moi. C'était un cerveau qui fonctionne différemment. La nuance est énorme. Elle ne résout pas tout, mais elle enlève la couche de honte qui empêche de bouger.
Comprendre le schéma a été l'étape 2. Voir que la dépression n'était pas venue de nulle part, qu'elle n'était pas ma "nature", qu'elle était la conséquence logique d'années de compensation épuisante. Ça m'a permis de la regarder autrement. Pas comme une faiblesse. Comme une réponse normale à une situation anormale. Si tu compenses un trouble invisible pendant vingt-cinq ans, tu t'épuises. C'est mécanique.
Le traitement TDAH a changé des choses. Pas tout. Pas d'un coup. Mais quand la concentration est revenue un peu, quand les journées sont devenues un peu moins chaotiques, quand j'ai commencé à finir des trucs que je commençais, la lourdeur a diminué. Pas disparue. Diminuée. Assez pour que je retrouve la force de faire les choses qui m'aident : sortir, bouger, voir des gens, écrire.
Le mouvement. Je reviens toujours là-dessus parce que c'est le truc le plus simple et le plus efficace que j'ai trouvé. Pas du sport intense. Marcher. Trente minutes dehors, sans podcast, sans musique, juste marcher. Les jours où j'arrive à le faire (je n'y arrive pas toujours), le gris est un peu moins gris. Ce n'est pas une solution. C'est un outil. Et certains jours, l'outil reste dans le tiroir parce que je n'ai pas la force de l'ouvrir. C'est comme ça.
Parler. Pas à tout le monde. À une personne. Ma compagne. Dire "aujourd'hui c'est lourd" sans avoir à expliquer pourquoi, sans justifier, sans que l'autre essaie de résoudre. Juste quelqu'un qui sait. Qui ne dit pas "fais un effort" ou "ça va passer". Qui dit "ok, je suis là". C'est la chose la plus utile qu'un proche puisse faire et c'est la plus difficile à demander.
Que peuvent faire les proches ?
Si quelqu'un que tu aimes a un TDAH et semble glisser vers la dépression, voilà ce que j'aurais voulu qu'on sache autour de moi à l'époque.
Ce n'est pas de la paresse. Je sais que ça y ressemble. La personne est sur le canapé, ne fait rien, ne répond pas aux messages, annule des plans. Vu de l'extérieur, ça ressemble à du désintérêt. De l'intérieur, c'est un cerveau qui n'arrive plus à envoyer les signaux de démarrage. La volonté est là. La capacité d'exécution est à plat.
Ne dis pas "tu devrais essayer de...". Pas de bain chaud. Pas de to-do list. Pas de "tu as essayé la méditation ?". La personne a probablement essayé soixante trucs. Ce dont elle a besoin, ce n'est pas d'un conseil. C'est d'une présence qui ne juge pas. C'est tellement plus simple et tellement plus dur que de donner un conseil.
Propose, mais n'insiste pas. "Tu veux qu'on marche un peu ?" et accepte le non sans reproche. Reviens demain avec la même question, sans reproche. Et le surlendemain. Pas pour mettre la pression. Parce que le jour où la réponse sera "oui", ce sera parce que la porte était restée ouverte sans que personne ne pousse.
Encourage le suivi médical. Pas "tu devrais voir quelqu'un" lancé au milieu d'une dispute. Plutôt, dans un moment calme : "J'ai remarqué que c'est dur en ce moment. Est-ce que ton psychiatre est au courant de comment tu te sens ?" C'est une question, pas un ordre. Et parfois, c'est la question qui débloque un appel que la personne repoussait depuis des semaines.
Prends soin de toi aussi. Vivre à côté de quelqu'un qui traverse ça, c'est lourd. Tu as le droit de le dire. Tu as le droit d'être fatigué. Tu as le droit de ne pas savoir quoi faire. La culpabilité du proche, elle est réelle, et elle n'aide personne si elle te consume.
Références
- Kessler, R. C., Adler, L., Barkley, R., et al. (2006). The prevalence and correlates of adult ADHD in the United States. American Journal of Psychiatry, 163(4), 716-723. PubMed
- Babcock, T., & Ornstein, C. S. (2018). Prevalence of comorbid mood and anxiety disorders in adult ADHD. Journal of Attention Disorders, 22(4), 391-401.
- McIntosh, D., Kutcher, S., et al. (2009). Adult ADHD and comorbid depression: a consensus-derived diagnostic algorithm. Neuropsychiatric Disease and Treatment, 5, 137-150. PubMed
- Barkley, R. A. (2015). Taking Charge of Adult ADHD (2nd ed.). Guilford Press.