Pendant des années, je croyais que
j'étais juste quelqu'un d'anxieux.
Avant mon diagnostic TDAH, mon étiquette c'était l'anxiété. Un trouble anxieux généralisé, identifié par un premier psy à 22 ans. On m'avait prescrit du Lexomil. Je le prenais quand ça devenait trop fort, quand le ventre se nouait au point de ne plus pouvoir manger. Ça émoussait l'angoisse. Mais rien ne changeait en dessous. Les oublis continuaient. La paralysie de démarrage restait. Et l'anxiété revenait, chaque fois, parce que les causes n'avaient pas bougé.
Six ans plus tard, le diagnostic TDAH est tombé. Et tout d'un coup, la moitié de mon anxiété s'expliquait. Pas toute. Mais une bonne moitié. L'anxiété n'était pas la cause. Elle était la conséquence. La conséquence de vivre pendant des années avec un trouble non identifié qui me faisait échouer de manière répétée sans comprendre pourquoi.
Comment était mon anxiété avant le diagnostic ?
Oui, TDAH et anxiété coexistent très souvent. Selon Kessler (2006), environ 50% des adultes TDAH ont un trouble anxieux comorbide. Les deux se masquent mutuellement : le TDAH produit des échecs qui génèrent de l'anxiété, et l'anxiété est souvent diagnostiquée en premier, ce qui retarde la découverte du TDAH en dessous.
J'avais peur de tout oublier. Pas une peur vague. Une peur concrète et quotidienne, basée sur l'expérience. Parce que j'oubliais effectivement. Les rendez-vous. Les deadlines. Les anniversaires. Les conversations. J'oubliais des choses que les gens autour de moi retenaient sans effort, et chaque oubli me coûtait : une relation abîmée, un client perdu, un ami vexé.
Alors j'ai développé un système de surveillance permanent. Vérifier trois fois mon agenda. Relire mes messages le soir pour être sûr de n'avoir rien raté. Anticiper tout ce qui pourrait mal tourner. Me coucher avec une liste mentale de tout ce qu'il ne fallait pas oublier le lendemain. C'était de l'anxiété, oui. Mais c'était aussi la seule stratégie que j'avais trouvée pour ne pas couler.
Le problème, c'est que l'anxiété est devenue son propre problème. Le système de surveillance fonctionnait, en partie, mais il me coûtait un sommeil correct, un état mental stable, et la capacité de me détendre. J'étais toujours en alerte. Toujours en train de vérifier quelque chose. Toujours convaincu que j'avais oublié un truc, même quand ce n'était pas le cas.
Comment le TDAH fabrique-t-il de l'anxiété ?
Le TDAH non traité est une machine à produire de l'anxiété. Voici comment ça fonctionne, en tout cas comment ça a fonctionné pour moi.
L'anticipation des échecs. Quand tu as accumulé assez d'échecs causés par tes oublis, tes retards, ta désorganisation, tu commences à anticiper le prochain. Chaque nouvelle situation devient une occasion de merder. Tu arrives à une réunion en te demandant ce que tu as oublié de préparer. Tu prends un nouveau projet en pensant déjà au moment où tu vas prendre du retard. L'anxiété anticipatoire, c'est le cerveau qui essaie de te protéger des conséquences de ton TDAH.
La surcompensation. Pour éviter les échecs, tu en fais trop. Tu arrives 45 minutes en avance à un rendez-vous de 10h et tu attends dans ta voiture en regardant le plafond. Tu prépares une présentation trois fois plus que nécessaire parce que tu as peur de perdre le fil. Tu dis oui à tout pour ne pas décevoir, et ensuite tu paniques parce que tu ne peux pas tout faire. Toujours en mode effort maximum. Jamais de relâchement. C'est épuisant et c'est invisible.
La honte accumulée. Chaque échec social laisse une trace. Le dîner où tu as oublié un ingrédient. La fois où tu es arrivé en retard à un entretien d'embauche. L'anniversaire de ta mère que tu as raté. Ces souvenirs s'empilent et alimentent une anxiété sociale diffuse. Tu finis par redouter les interactions parce que chacune est une occasion de montrer que tu ne gères pas.
Comment l'anxiété cache-t-elle le TDAH ?
C'est le piège dans lequel je suis resté pendant six ans. Tu vas voir un médecin. Tu décris tes symptômes : tu n'arrives pas à te concentrer, tu es agité, tu dors mal, tu es toujours tendu. Le médecin entend "anxiété". Il te prescrit un traitement pour l'anxiété. Fin de l'histoire.
Le problème, c'est que l'anxiété et le TDAH partagent des symptômes. Les deux causent des difficultés de concentration. Les deux causent de l'agitation. Les deux perturbent le sommeil. Un médecin qui ne pense pas au TDAH verra de l'anxiété. Et il n'aura pas tort. Il n'aura juste pas tout.
Dans mon cas, le diagnostic d'anxiété était correct. J'avais bien un trouble anxieux. Mais il coexistait avec un TDAH que personne n'a cherché parce que l'anxiété suffisait à expliquer les symptômes visibles. Traiter l'anxiété seule, c'était mettre un pansement sur la moitié du problème. L'autre moitié continuait de saigner.
Kessler, dans son étude de 2006 sur la prévalence du TDAH adulte aux États-Unis, a trouvé que près de 50% des adultes TDAH avaient un trouble anxieux comorbide. Un sur deux. Ce n'est pas une coïncidence rare. C'est la norme. Et pourtant, dans la pratique clinique, le TDAH est rarement cherché chez un patient qui arrive avec de l'anxiété.
Comment distinguer TDAH et anxiété ?
Voici comment mon psychiatre m'a aidé à faire la différence. Ce n'est pas un outil de diagnostic. C'est ce qui m'a aidé à comprendre ce qui venait de quoi dans ma propre tête.
L'origine de l'inattention. Quand le TDAH est en cause, l'inattention vient d'un manque de stimulation. Le cerveau décroche parce que ce qui est devant toi n'est pas assez intéressant pour le maintenir accroché. Quand l'anxiété est en cause, l'inattention vient de la surcharge. Le cerveau est tellement occupé à s'inquiéter qu'il n'a plus de place pour se concentrer sur autre chose.
La réaction au stress. Mon psychiatre m'a demandé : "Quand tu as une deadline dans deux heures, qu'est-ce qui se passe ?" Réponse : je me mets enfin au travail et je suis hyper efficace. C'est du TDAH pur. Le stress crée la stimulation dont le cerveau a besoin. Une personne uniquement anxieuse, devant la même deadline, serait paralysée par la panique.
L'historique. Le TDAH est là depuis toujours. Depuis l'enfance. Même si personne ne l'a vu. L'anxiété peut apparaître plus tard, souvent comme conséquence d'un TDAH non traité. Dans mon cas, les difficultés de concentration existaient depuis le CP. L'anxiété est apparue vers 18-19 ans, quand les conséquences sociales se sont accumulées.
L'effet du traitement. Quand on traite le TDAH chez quelqu'un qui a les deux, l'anxiété diminue souvent sans traitement spécifique. Parce qu'une partie de l'anxiété était réactionnelle. Quand les oublis diminuent, quand la concentration s'améliore, quand tu échoues moins, il y a moins de raisons d'être anxieux.
Comment traiter les deux à la fois ?
C'est la question que j'ai posée à mon psychiatre quand le double diagnostic est tombé. "On commence par quoi ?" Sa réponse : "On commence par le TDAH. Parce que si l'anxiété est en grande partie réactionnelle au TDAH, traiter le TDAH va la réduire."
C'est ce qui s'est passé, en partie. Quand j'ai commencé à mieux gérer mes symptômes TDAH, que les oublis ont diminué, que ma journée était moins chaotique, l'anxiété a baissé d'un cran. Pas complètement. Mais j'ai remarqué au bout de six semaines environ que je ne vérifiais plus mon agenda le soir avant de dormir. C'est un détail, mais ça voulait dire que quelque chose avait bougé.
L'anxiété de fond, celle qui existait peut-être indépendamment du TDAH, est restée. Pour celle-là, la TCC m'aide. Pas la psychanalyse, pas les méditations guidées qu'on trouve sur YouTube. La TCC avec un thérapeute qui comprend le TDAH et qui ne me dit pas de "respirer profondément" quand je suis en pleine paralysie de démarrage.
Ce que mon psychiatre m'a aussi expliqué, c'est que certains médicaments TDAH (les stimulants, comme la Ritaline) peuvent temporairement augmenter l'anxiété chez les personnes qui ont les deux. C'est un ajustement délicat. Ça demande un suivi régulier et un médecin qui est à l'aise avec la comorbidité. Pas tous le sont. C'est une réalité qu'il faut connaître pour ne pas se décourager si le premier essai n'est pas le bon.
Qu'est-ce que j'ai appris à faire ?
Ce ne sont pas des conseils. C'est ce que moi, personnellement, j'ai trouvé qui m'aide à vivre avec un cerveau qui est à la fois TDAH et anxieux. Ça ne marchera peut-être pas pour toi. Ça marche pour moi, la plupart du temps.
Nommer ce qui vient de quoi. Quand je sens l'agitation monter, je me demande : "C'est le TDAH ou l'anxiété ?" Si c'est le TDAH (je m'ennuie, mon cerveau cherche de la stimulation), je change d'activité ou j'ajoute du mouvement. Si c'est l'anxiété (j'anticipe un échec, je rumine), je m'arrête et j'écris ce qui me préoccupe. Le simple fait de trier réduit l'intensité.
L'externalisation radicale. Tout ce qui est dans ma tête doit sortir de ma tête. Les tâches dans Notion. Les inquiétudes dans un carnet. Les rendez-vous dans le calendrier. Mon cerveau n'est pas fiable pour stocker. Et ce qu'il stocke mal, il le transforme en anxiété. Externaliser, c'est vider la mémoire vive pour réduire le bruit.
Le mouvement physique. L'exercice est la seule chose que j'ai trouvée qui calme simultanément le TDAH et l'anxiété. Pas le yoga (mon cerveau décroche au bout de deux minutes). La marche rapide. La course. Le vélo. Quelque chose qui demande un effort physique suffisant pour occuper le cerveau et réduire le trop-plein d'énergie.
Accepter les mauvais jours. Il y a des jours où les deux sont là en même temps. Le TDAH qui empêche de démarrer et l'anxiété qui panique parce qu'on ne démarre pas. Le ventre noué et le cerveau vide. Ces jours-là, j'ai appris (enfin, j'essaie d'apprendre) que se battre ne sert à rien. Je réduis les attentes au minimum. Une seule chose dans la journée. Si je la fais, c'est suffisant. Si je ne la fais pas, demain existe.
Références
- Kessler, R. C., Adler, L., Barkley, R., et al. (2006). The prevalence and correlates of adult ADHD in the United States: results from the National Comorbidity Survey Replication. American Journal of Psychiatry, 163(4), 716-723. PubMed
- Schatz, D. B., & Rostain, A. L. (2006). ADHD with comorbid anxiety: a review of the current literature. Journal of Attention Disorders, 10(2), 141-149. PubMed
- Bramham, J., Murphy, D. G. M., Xenitidis, K., et al. (2012). Adults with attention deficit hyperactivity disorder: an investigation of age-related differences in behavioural symptoms, neuropsychological function and co-morbidity. Psychological Medicine, 42(10), 2225-2234. PubMed
- Barkley, R. A. (2015). Taking Charge of Adult ADHD (2nd ed.). Guilford Press.